La première star du foot français jouait au Red Star

Le Red Star, qui rencontre Marseille en Coupe de France le 8 janvier 2012, a eu dans ses rangs la première vedette du football français: Pierre Chayriguès.

 Pierre Chayriguès, le jour de la finale de Coupe 1921

Ce gardien de but de petite taille (1m66) a raconté ses souvenirs, réunis en feuilleton publié dans le journal « L’Auto », du 7 au 30 mars 1929 (« 25 ans de football »). Ce ne sont pas des confessions, mais plutôt un plaidoyer pour la reconnaissance du fait professionnel.

Chayriguès y raconte que, dès avant 1914, il tenait l’essentiel de ses revenus, non de son métier d’électricien, mais de ses talents de footballeur. Il explique que lorsqu’il avait signé au Red Star, en 1911, il avait touché 500 francs-or à la signature. Il percevait un salaire mensuel de 400 francs et une prime de 50 francs par match gagné. Il estime qu’il touchait dans cette période au moins 10 000 francs par an, en comptant les primes que lui rapporte chaque match de sélection auquel il participe. En 1914, l’amateur percevait donc un « salaire » quatre fois supérieur à celui des instituteurs, ces « hussards » de la Troisième République.

  • En 1913, contacté par Tottenham

En mai 1913, après que le Red Star a reçu Tottenham à Saint-Ouen (2-1 pour l’équipe anglaise, résultat considéré comme un exploit) dans un match de gala, le club londonien a fait une offre au gardien français pour qu’il devienne professionnel en Angleterre: 1000 livres sterling à la signature, 10 livres de prime par match, un salaire annuel équivalant à 40 000 francs (salaire égal à celui d’un ambassadeur de France, le double du salaire d’un préfet). Chayriguès refuse.

Le joueur estimait ses gains obtenus par le football, dans les années 1920-1925, à 45 000 francs par an et ses primes annuelles pour disputer les matches de sélection de l’équipe de France ou de l’équipe de Paris à 15 000 francs.

L’exemple le plus frappant de la mise en vedette du gardien de but du Red Star est sans doute l’épisode de la finale de la Coupe de France de 1921, remportée par le Red Star sur l’Olympique, 2-1. Blessé depuis les Jeux Interalliés de 1919, Chayriguès n’a plus rejoué depuis. Jusqu’au dernier moment, un doute plane sur sa participation à la finale du stade Pershing. Les premières lignes du compte rendu de « L’Auto » dramatisent le retour providentiel du gardien dans les buts de son équipe (au cours du match, il détourne un penalty tiré par Jules Dewaquez, autre vedette de l’époque): « Brutalement, à la dernière minute, le Red Star jeta dans la balance un homme en qui s’incarne la plus fameuse gloire du football français, j’ai nommé: Pierre Chayriguès, et ce poids formidable a donné la victoire au club de Saint-Ouen. » Le titre de la une du journal va même jusqu’à personnaliser la victoire du Red Star. C’est une des premières fois qu’un joueur de football fait la une de « L’Auto ».

Le premier vainqueur, de la Coupe, c’est donc Chayriguès.

Le quotidien sportif gratifie le joueur d’un affectueux: « notre Pierrot national ».

 

Pendant la Guerre, déjà, un match organisé à Saint-Ouen entre le Red Star et le C.A.Vitry, le 3 décembre 1916, avait été annoncé par une affiche indiquant en gros caractères, et photo à l’appui: « CHAYRIGUES, en permission actuellement, participera au match ».

  • « Ni honte, ni regrets »

Très tôt, le joueur a donc été mis en vedette par son club et par les journaux. C’est certainement le premier cas de ce genre en France. La philosophie de Chayriguès, dans cette prise de conscience de l’exploitation de sa personne, pourrait être résumée par cette phrase, qui figure dans le premier chapitre de ses « Mémoires »: « Je n’ai pas songé à faire de professionnalisme et ce sont les organismes existants qui ont fait de moi un professionnel. »

Ces lignes sont écrites en 1929, trois ans avant l’instauration du professionnalisme en France, cinq ans après sa participation aux Jeux Olympiques, auxquels ne doivent prendre part que les amateurs.

Autres citations de ces « 25 ans de football », qui illustrent le rapport de Chayriguès à l’argent et à son statut de vedette, dans le cadre d’un sport qui est devenu un spectacle:

♦ « Sans les tentations qui me furent faites, je pouvais très bien demeurer amateur toute ma vie, sans en ressentir, d’ailleurs, le moindre orgueil. »

♦ « J’acquis bien vite (…) une incontestable valeur publicitaire et les recettes du Red Star s’en ressentirent. »

♦ « Mes gains de joueur me paraissaient, avec l’habitude, de plus en plus normaux. Je savais très bien que j’étais devenu une attraction; je n’ignorais pas que je faisais recette et que l’on venait me voir jouer.« 

  • A partir de 1922, il n’a jamais joué à titre gratuit

♦  » (A partir de 1922) … je n’ai jamais joué, pas plus pour la Ligue Parisienne que pour la Fédération, à titre gratuit. Les indemnités variaient, évidemment, mais il m’arriva souvent de toucher, d’un coup, 2 000 francs. Lorsque ma présence s’annonçait douteuse pour une rencontre, tenez pour certain que c’était parce que nous n’étions pas d’accord avec le pouvoir organisateur sur le prix de ma participation. J’étais alors tout à fait décidé à ne jamais jouer gratuitement pour des organisations qui ne visaient que la recette. »

♦ « Est-ce moi qui ai sollicité ? Pas du tout, c’est le club tentateur qui m’a fait des propositions et, une fois professionnalisé par le club, je pensai qu’il n’y avait aucune raison pour que Ligues et Fédération ne me payent pas aussi. »

♦ « Je n’ai ni honte, ni regret d’avoir été payé. »

La parution de ces souvenirs contenant de nombreuses révélations sur les pratiques du football en France, dans les années 1910-1925, fit pas mal de bruit, à cette période où le sport (pas seulement le football) devenait un spectacle de plus en plus populaire. En 1929, le débat sur l’officialisation du professionnalisme du football en France fait rage.

Un siècle plus tard, ces révélations sont à lire en se souvenant que dans ces années 1910-1920, les recettes des spectacles de sport sont encore très faibles. Avant 1914, aucun match en France n’a jamais atteint une affluence de 10 000 spectateurs. Les retombées médiatiques et publicitaires sont infimes. Cela n’empêche pas certains dirigeants (comme Roland Richard, qui joue le rôle de directeur sportif et d’entraîneur du Red Star avant 1914) de « débaucher » les joueurs des clubs voisins, comme il l’a fait avec Chayriguès lorsque celui-ci jouait à Clichy.

Le cas du gardien international du Red Star témoigne donc de l’ancienneté des pratiques de rémunération des champions.

Didier Braun

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