Archives mensuelles : novembre 2011

Le grand Ajax était-il une grande équipe offensive ?

A quarante ans de distance, l’Ajax Amsterdam, vainqueur de trois Coupes d’Europe des champions successives, en 1971, 1972 et 1973, reste comme l’équipe de club qui a révolutionné le jeu de football à cette époque.

On pourrait croire que l’équipe néerlandaise, entraînée par Rinus Michels puis par Stefan Kovacs, a fait l’unanimité. Ce n’est pas tout à fait le cas.

En France, la presse a pour l’essentiel fait l’éloge du jeu de l’Ajax. Un seul exemple avec cet extrait de l’éditorial de l’hedomadaire « France-Football » du 6 juin 1972, quelques jours après la victoire symbolique de l’Ajax sur l’Inter Milan « bétonnant » (2-0), en finale de la Coupe des champions:

« La finale de Rotterdam a mis aux prises l’équipe européenne la plus en avance en matière d’évolution du jeu, Ajax,  et une équipe italienne fidèle du  »catenaccio » le plus strict, l’Inter. Le contraste des deux styles et des deux méthodes fut passionnant à observer. Ajax, parvenu au sommet du football européen, poursuit son rêve d’un  »football total », caractérisé par la participation de chaque joueur à tout le jeu, offensif et défensif, et par la disponibilité de chaque joueur à chaque moment. »

  • Les réserves du « Miroir du football »

Le même jour, paraît le « Miroir du football », journal militant intransigeant du jeu offensif. On pourrait le croire enthousiaste, après la victoire d’Ajax sur cet Inter qui symbolise, aux yeux du journal de François Thébaud, l’anti-football absolu. Cependant son article, titré « Ajax champion d’Europe – une victoire du football, mais… », émet deux réserves sur la volonté offensive de l’équipe néerlandaise:

« la victoire d’Ajax, bien qu’acquise sur le score sans bavure de 2-0, fut moins significative que celle du Celtic sur l’Inter (2-1) en 1967 et que le triomphe du Brésil sur l’Italie de 1970. Le Celtic et le Brésil effectuèrent une lumineuse démonstration du moyen tactique à employer pour démanteler le béton ».

Thébaud démontre la supériorité de l’apport des arrières latéraux du Celtic (Craig, Gemmell) et brésilien (Carlos Alberto), sur celui des défenseurs d’Ajax (Suurbier et Krol).

Pour le journaliste,  « Ajax n’est pas encore une incarnation achevée du jeu offensif. Certes, on a déjà vu cette équipe bien ou très bien jouer offensivement. Mais, sur terrain adverse, elle a fait des concessions assez sérieuses au jeu défensif. » Sous la plume de Thébaud,  cela a valeur de critique sévère.

La saison suivante, Ajax continue sur sa lancée. L’équipe néerlandaise est à son zénith le 7 mars 1973 quand elle  bat le Bayern Munich 4-0. « Royal et intouchable », titre « L’Equipe » du lendemain. Le 31 mai suivant, elle remporte sa troisième Coupe des champions (Ajax-Juventus, 1-0).

  • L’exemple à ne pas suivre ?

C’est dans cette période que François Thébaud écrit un éditorial, dans le « Miroir » du 4 avril, intitulé: « Les limites d’Ajax », dans lequel sont remises en cause les vertus offensives de l’équipe d’Amsterdam:

« Plus offensive que la plupart de ses adversaires, l’équipe d’Ajax n’est cependant pas un exemple d’équipe offensive, car à l’extérieur elle n’hésite jamais à sacrifier délibérément au style défense renforcée-contre-attaque, et même à domicile les replis prématurés de ses défenseurs interdisent la permanence de l’offensive. »

Après un paragraphe très critique à l’égard de Johann Cruyff, considéré d’abord comme un « physique », la conclusion de l’édito est rude:

« Il apparaît que la supériorité indiscutable d’Ajax s’exprime dans un contexte de nivellement général des valeurs par le bas. Et ce n’est pas son deuxième match contre le Bayern qui nous incitera à réviser notre jugement et à proclamer que nous avons assisté à la naissance d’une grande équipe. »

  • « La fin du mythe »

Le 7 novembre 1973, le règne européen d’Ajax prend fin à Sofia. Le triple champion d’Europe est éliminé en 8e de finale par le champion de Bulgarie, le CSKA (1-0 et 0-2). Le « Miroir du foot » du 15 novembre titre: « La fin du mythe Ajax ».

40 ans plus tard, le mythe n’est pas mort. Et ses nostalgiques n’en reviendront sans doute pas que les mérites de « leur » grand Ajax aient pu être appréciés avec autant de parcimonie par un journal qui fut considéré comme la « bible » d’une génération de footballeurs.

Didier Braun

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Le triplé d’Ajax en Coupe d’Europe

  • Le 2 juin 1971, Wembley, Ajax Amsterdam bat Panathinaikos, 2-0. Buts: Van Dijk (5e), Kapsis (87e, c.s.c.). Certaines sources accordent ce but à Haan.

L’équipe d’Ajax: Stuy – Neeskens, Vasovic (cap.), Hulshoff, Suurbier – Rijnders (Blankenburg, 46e), G.Mühren – Swart (Haan, 46e), Van Dijk, Cruyff, Keizer. Entraîneur: Rinus Michels.

  • Le 31 mai 1972, Rotterdam, Ajax Amsterdam bat Inter Milan, 2-0. Buts: Cruyff (47e, 78e).

L’équipe d’Ajax: Stuy – Suurbier, Blankenburg, Hulshoff, Krol – Neeskens, Haan, G.Mühren – Swart, Cruyff, Keizer (cap.). Entraîneur: Stefan Kovacs.

  • Le 30 mai 1973, Belgrade, Ajax Amsterdam bat Juventus Turin, 1-0. But: Rep (4e).

L’équipe d’Ajax: Stuy – Suurbier, Blankenburg, Hulshoff, Krol – Neeskens, Haan, G.Mühren – Rep, Cruyff (cap.), Keizer. Entraîneur: Stefan Kovacs.

Depuis quand les buteurs s’embrassent-ils ?

Les footballeurs ont l’habitude de s’embrasser quand ils marquent un but. Au 21e siècle encore, des commentaires agacés leur reprochent encore ces étreintes parfois outrancières qui retardent la reprise du jeu. A-t-il existé un bon vieux temps où les buteurs heureux ne se donnaient qu’une vigoureuse poignée de main à chaque but marqué? Si oui, c’est un temps vraiment très ancien.

Les manifestations expressives de joie ne datent pas d’hier. Pour preuve cet article du journaliste Maurice Pefferkorn, dans le journal « L’Auto » du 20 janvier 1938: Lire la suite

Lecture: Le football dans la revue « Vingtième siècle »

Le numéro de juillet-septembre 2011 de la revue d’Histoire « Vingtième siècle » est consacré au football, dans un dossier intitulé: « Le foot, du local au mondial ». On y trouve les articles suivants:

  • Paul Dietschy (maître de conférences à l’Université de Franche-Comté), Des histoires politiques et sociales du football.
  • Bruno Dumons (directeur de recherche au CNRS), Le football dans la ville. Saint-Etienne au 20e siècle.
  • Marion Fontaine (maître de conférences à l’Université d’Avignon), Sport et mobilisation politique dans les mines (1944-1950).
  • Paul Dietschy, Les avatars de l’équipe nationale. Football, nation et politique depuis la fin du 19e siècle.
  • Fabien Archambault (maître de conférences à l’Université de Limoges), Le football à Trieste de 1945 à 1954. Une affaire d’Etats.
  • Julien Sorez (doctorant au Centre d’histoire de Sciences Po), Le football et la fabrique des territoires. Une approche spatiale des pratiques culturelles.

L’article de Marion Fontaine sur l’essor puis le déclin du football ouvrier dans la région de Lens au lendemain de la Deuxième Guerre m’a particulièrement intéressé. Les liens de ces clubs avec l’activité syndicale et politique proches du Parti communiste y sont soulignés.

Ayant souvent travaillé sur le football nordiste, j’ai été surpris de lire, dans l’article de Bruno Dumons, qu’à l’aube des années 1930, « les ouvriers sidérurgistes de Fives-Lille redoutent la confrontation de leur équipe avec celle du Racing Club de Lens ». 

Dans ces années où le football français va basculer vers la reconnaissance du professionnalisme (en 1932), les principales rivalités locales opposent surtout les clubs de Lille (l’Olympique lillois, bien avant l’émergence du S.C.Fives) à ceux de Roubaix (l’historique Racing, l’Excelsior) et de Tourcoing. Les clubs de la métropole Lille-Roubaix-Tourcoing sont surtout confrontés à la concurrence régionale de l’Amiens A.C., de l’U.S. Boulogne et de l’U.S. Dunkerque. La rivalité avec le R.C.Lens n’apparaîtra qu’après son accession en division 1 en 1937.

Didier Braun

Janvier 1938: vers la grève des joueurs ?

Depuis l’été 2010, l’association des mots grève et football renvoie sans détour à l’affaire dite du bus de Knysna (Afrique du sud), lorsque l’équipe de France décide de boycotter l’entraînement, à deux jours de son match contre l’Afrique du sud en Coupe du monde.

Plus sérieusement, la grève des footballeurs doit renvoyer au mouvement du mois de novembre 1972, dans la période où les dirigeants des clubs professionnels cherchaient à détourner le contrat à durée librement consenti que les joueurs avaient obtenu en 1969.

Ce n’était pas la première fois que la menace d’une grève était brandie par les joueurs. En janvier 1938, le premier syndicat des joueurs lance un mot d’ordre de grève à quelques jours d’un match France-Belgique.

Le syndicat veut protester contre l’absence de reconnaissance de son organisation de la part de la Fédération française, et contre le fait que celle-ci refuse de rencontrer des représentants des joueurs qui ne soient plus professionnels, ce qui est le cas de Jacques Mairesse.

Le syndicat milite également pour une modification du système d’assurance. Il réclame une augmentation des salaires de 20%.

Le 21 janvier, la menace de grève fait la une de « L’Auto ».

Sceptique, le mot est faible. Le quotidien sportif, en phase avec les dirigeants, exprime son opposition au mouvement. Son directeur, Henri Desgrange, prend la plume dans un éditorial à la une, intitulé « Histoires de grèves ».

Alors que « L’Auto » a soutenu le passage au professionnalisme en 1932, Desgrange y prône une sorte de retour à l’amateurisme marron quand il écrit:

« Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est la raison pour laquelle les revendiquants persistent à exercer une profession qui ne les nourrit pas, un métier qui n’enrichit d’ailleurs personne [NDLR:  nous sommes en 1938, ne l’oublions pas], et un métier qui leur impose d’avoir une autre occupation. Ne semblerait-il pas plus logique, si leur métier de joueur ne les nourrit pas suffisamment, qu’ils aillent exercer celui qu’ils faisaient auparavant? Car enfin, de quel droit exigeraient-ils que le métier de joueur les fasse vivre? »

Desgrange reprend alors sa casquette de directeur du Tour de France cycliste et ajoute:

« On pourrait en dire autant, ou presque, du métier de coureur cycliste qui nourrit grassement les meilleurs, médiocrement les seconds plans et pas du tout les non-valeurs. Il ne peut tout de même suffire qu’un jeune citoyen décide de faire sa carrière de coureur cycliste pour que cette profession le fasse obligatoirement vivre. »

Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites.

Dans le même numéro de « L’Auto », deux internationaux s’expriment.

Edmond Delfour: « La 3FA [la Fédération] veut nous ignorer et se refuse systématiquement à entendre nos revendications. Nous n’avons pas d’autre moyen de nous faire écouter. »

Raoul Diagne: « Je déclare que j’adopterai la même attitude que mes camarades. »

Jules Rimet, président de la FFF et de la FIFA, répond de manière cinglante à l’initative du jeune syndicat:

« Cette nouvelle ne me cause pas la moindre émotion. Je suis absolument sûr qu’elle n’aura aucune répercussion et que pas un des candidats à l’équipe de France n’acceptera de se mettre en grève à l’occasion des matches France-Belgique et France-Luxembourg. Je connais trop le sentiment qu’ils ont de leur dignité sportive pour admettre un seul instant l’idée qu’ils pourraient obéir à un pareil mot d’ordre. Ceux qui ont pris cette décision n’étaient certes pas qualifiés pour le faire. Ils ont agi par rancune personnelle. Cela ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête ».

Le mouvement fait long feu. Lors du conseil fédéral qui précède France-Belgique, Jules Rimet déclare:

« Ce mouvement superficiel, déterminé par des éléments étrangers à la 3FA ne peut en aucune façon atteindre ni troubler l’unité de la 3FA et du football français ».

France-Belgique aura bien lieu (5-3 pour la France). A cinq mois de la Coupe du monde organisée par la France, une grève aurait fait mauvais effet.

Didier Braun

1936: Le premier syndicat de footballeurs français

Novembre 2011: Le syndicat français des joueurs de football (l’Union nationale des footballeurs professionnels) célèbre le 50e anniversaire de sa création, en 1961. L’UNFP, née sous l’impulsion d’Eugène Njo-Lea, et dont Just Fontaine fut le premier président, n’a pas été le premier syndicat de footballeurs en France.

Une première organisation l’a précédée dans les années 1930.

Dès les premières années du professionnalisme en France, instauré en 1932, les joueurs éprouvent la nécessité de se grouper pour défendre leurs intérêts. En 1934, l’international Marcel Langiller préside une « Amicale des joueurs professionnels ». Son objectif principal est de venir en aide aux joueurs en cas de blessure grave. Les ressources de cette caisse d’entraide proviennent de l’organisation de matches de bienfaisance.

Le problème d’assurance est au premier plan des préoccupations de la nouvelle profession, soumise à de longues interruptions dûes aux blessures. La reconnaissance du métier de footballeur, le statut du joueur, le contrat instauré à partir de 1932, les conditions salariales, le système des transferts sont les autres thèmes de revendication des joueurs.

La presse s’émeut de la notion d’achat et de vente de joueurs par les clubs. Un long article du quotidien sportif « L’Auto » expose le sujet, avec ce titre significatif: « Le joueur professionnel est-il une marchandise ? »

L’article date du 5 novembre 1936. Ce n’est pas un hasard. Quelques jours plus tôt, près de 100 joueurs ont créé le « Syndicat des joueurs professionnels de football ». Le secrétaire général de l’organisation, l’international Jacques Mairesse, expose, dans « L’Auto » du 27 octobre, les objectifs de ce nouvel organisme, dont la création a été peu appréciée par les « patrons » du football.

La première action du syndicat a lieu un an plus tard, lorsqu’il lance un appel à la grève avant le match France-Belgique du  30 janvier 1938.  L’échec du mouvement, puis l’entrée en guerre, pendant l’été 1939 mettent un terme à cette première tentative d’organisation syndicale parmi les footballeurs professionnels.

Après la guerre, les mêmes sujets serviront de base à de nouvelles actions. Les litiges se multiplieront, provoquant la création de l’UNFP en 1961.

Didier Braun

A LIRE

Alfred WAHL, Pierre LANFRANCHI, Les footballeurs professionnels des années trente à nos jours, Hachette, La vie quotidienne, 1995.

Jacques Mairesse, le premier syndicaliste du foot français

Jacques Mairesse a été le secrétaire général puis le président du premier syndicat des joueurs professionnels français, en 1936. Il a été défenseur du F.C.Sète, avant l’instauration du professionalisme, puis du Red Star et de Villeurbanne.

  • Il a été sélectionné 8 fois en équipe de France entre 1927 et 1934. Il a été 1 fois capitaine de la sélection (Roumanie-France, 6-3, le 12 juin 1932) et a disputé le match de Coupe du monde de 1934, contre l’Autriche (2-3, après prolongation), à Turin.

Jacques Mairesse (à droite) au cours de Pays-Bas-France (4-5) en 1934

  • Il a trouvé la mort le 15 juin 1940, à Véron (Yonne). Fait prisonnier, il fut tué par ses gardiens contre qui il s’était rebellé.
  • Il a écrit dans les années 1930 un ouvrage, intitulé: « Football, quand tu nous tiens ».

NB: Contrairement à ce qu’indiquent de nombreux articles publiés sur Internet (dont celui que lui consacre Wikipedia), Mairesse n’a gagné la Coupe de France, ni avec Sète, ni avec le R.C.Strasbourg, club où il n’a jamais joué. 

  • Dans « l’almanach du football 1946 », publié par l’équipe  du journal « Ce Soir », François Thébaud lui rendait hommage dans un texte dont voici un extrait:

« En juin 1940, à Sens, Jacques Mairesse tombait en combattant. Il ne pouvait s’avouer vaincu celui qui forma dans l’équipe de France avec Etienne Mattler, cet autre « lion », une paire de défenseurs au courage indomptable…

Il mourait comme il avait vécu. Car lutteur il le fut aussi hors de ces terrains de football « où il n’y a pas de combines », pour employer une expression qui lui fut chère. Fondateur du syndicat des joueurs professionnels, il s’attira les sarcasmes, les calomnies, les attaques sournoises et haineuses, les pressions, les basses vengeances de tous ceux pour qui le sport n’est qu’une source de profits.

Mairesse s’était élevé contre le scandaleux système des « transferts » que les « pros » subissent encore aujourd’hui. Les faits ont démontré comme il avait eu raison, sportivement et humainement et combien la présence de cet être passionné, emporté parfois, mais foncièrement honnête et bon, eût servi la cause de notre sport. »