Janvier 1938: vers la grève des joueurs ?

Depuis l’été 2010, l’association des mots grève et football renvoie sans détour à l’affaire dite du bus de Knysna (Afrique du sud), lorsque l’équipe de France décide de boycotter l’entraînement, à deux jours de son match contre l’Afrique du sud en Coupe du monde.

Plus sérieusement, la grève des footballeurs doit renvoyer au mouvement du mois de novembre 1972, dans la période où les dirigeants des clubs professionnels cherchaient à détourner le contrat à durée librement consenti que les joueurs avaient obtenu en 1969.

Ce n’était pas la première fois que la menace d’une grève était brandie par les joueurs. En janvier 1938, le premier syndicat des joueurs lance un mot d’ordre de grève à quelques jours d’un match France-Belgique.

Le syndicat veut protester contre l’absence de reconnaissance de son organisation de la part de la Fédération française, et contre le fait que celle-ci refuse de rencontrer des représentants des joueurs qui ne soient plus professionnels, ce qui est le cas de Jacques Mairesse.

Le syndicat milite également pour une modification du système d’assurance. Il réclame une augmentation des salaires de 20%.

Le 21 janvier, la menace de grève fait la une de « L’Auto ».

Sceptique, le mot est faible. Le quotidien sportif, en phase avec les dirigeants, exprime son opposition au mouvement. Son directeur, Henri Desgrange, prend la plume dans un éditorial à la une, intitulé « Histoires de grèves ».

Alors que « L’Auto » a soutenu le passage au professionnalisme en 1932, Desgrange y prône une sorte de retour à l’amateurisme marron quand il écrit:

« Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est la raison pour laquelle les revendiquants persistent à exercer une profession qui ne les nourrit pas, un métier qui n’enrichit d’ailleurs personne [NDLR:  nous sommes en 1938, ne l’oublions pas], et un métier qui leur impose d’avoir une autre occupation. Ne semblerait-il pas plus logique, si leur métier de joueur ne les nourrit pas suffisamment, qu’ils aillent exercer celui qu’ils faisaient auparavant? Car enfin, de quel droit exigeraient-ils que le métier de joueur les fasse vivre? »

Desgrange reprend alors sa casquette de directeur du Tour de France cycliste et ajoute:

« On pourrait en dire autant, ou presque, du métier de coureur cycliste qui nourrit grassement les meilleurs, médiocrement les seconds plans et pas du tout les non-valeurs. Il ne peut tout de même suffire qu’un jeune citoyen décide de faire sa carrière de coureur cycliste pour que cette profession le fasse obligatoirement vivre. »

Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites.

Dans le même numéro de « L’Auto », deux internationaux s’expriment.

Edmond Delfour: « La 3FA [la Fédération] veut nous ignorer et se refuse systématiquement à entendre nos revendications. Nous n’avons pas d’autre moyen de nous faire écouter. »

Raoul Diagne: « Je déclare que j’adopterai la même attitude que mes camarades. »

Jules Rimet, président de la FFF et de la FIFA, répond de manière cinglante à l’initative du jeune syndicat:

« Cette nouvelle ne me cause pas la moindre émotion. Je suis absolument sûr qu’elle n’aura aucune répercussion et que pas un des candidats à l’équipe de France n’acceptera de se mettre en grève à l’occasion des matches France-Belgique et France-Luxembourg. Je connais trop le sentiment qu’ils ont de leur dignité sportive pour admettre un seul instant l’idée qu’ils pourraient obéir à un pareil mot d’ordre. Ceux qui ont pris cette décision n’étaient certes pas qualifiés pour le faire. Ils ont agi par rancune personnelle. Cela ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête ».

Le mouvement fait long feu. Lors du conseil fédéral qui précède France-Belgique, Jules Rimet déclare:

« Ce mouvement superficiel, déterminé par des éléments étrangers à la 3FA ne peut en aucune façon atteindre ni troubler l’unité de la 3FA et du football français ».

France-Belgique aura bien lieu (5-3 pour la France). A cinq mois de la Coupe du monde organisée par la France, une grève aurait fait mauvais effet.

Didier Braun

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2 réponses à “Janvier 1938: vers la grève des joueurs ?

  1. Etant un contributeur et lecteur assidus du site et du forum des footnostalgiques je ne peux être qu’intéressé par « une autre histoire du foot ».
    Bonne continuation.

  2. Sur le sujet un article détaillé sur le Petit Parisien du 22 janvier 1938 avec une interview de Jacques Mairesse.
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k664444w/f6.image

    Bravo pour votre excellent travail.

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