16 décembre 1961: Les Bleus plongent dans le noir

Le 16 décembre 1961, il y a cinquante ans, l’équipe de France de football affronte la Bulgarie dans un match d’appui qualificatif pour la Coupe du monde qui se déroulera en 1962, au Chili. Le match se déroule à Milan. Les Bleus sont battus 1-0. Ils étaient demi-finalistes de la Coupe du monde 1958. Les voici éliminés. Le football français plonge dans une crise qui durera plus de quinze ans.

Pourquoi un match de barrage ?

  • L’équipe de France est dans un groupe qualificatif de la zone Europe, avec la Bulgarie et la Finlande. A cette époque, aucun critère n’est prévu pour départager deux équipes à égalité de points: Ni goal-average, ni différence de buts, ni prise en considération de la meilleure attaque.
  • La France a battu la Finlande deux fois (2-1 et 5-1). La Bulgarie aussi (3-1 et 2-0). Le 11 décembre 1960, à Paris, la France a battu la Bulgarie 3-0. Le match retour a lieu à Sofia le 12 novembre 1961. Un résultat nul qualifierait la France. Celle-ci paraît le tenir. Jusqu’à la dernière minute.
  • A la 89e minute, l’arbitre tchécoslovaque, M.Fencl, accorde un coup franc de plus aux Bulgares. Le tir de Rakarov est renvoyé par le mur français. Mais l’arbitre le fait retirer. Cette fois, le ballon, dévié par un partenaire, arrive dans les pieds d’Iliev qui, certainement en position de hors-jeu, marque. L’arbitre siffle aussitôt la fin du match. La France entière crie au scandale. Il faut avoir recours au barrage.

Toute la France y croit

  • A la veille du match décisif, qui se déroule à Milan, le public français est impatient de voir l’équipe de France prendre sa revanche sur le match de Sofia. « L’Equipe » a interrogé des célébrités de l’époque:
  • Pour la meneuse de revue Zizi Jeanmaire, « les Français au Chili, c’est comme si c’était fait. » Pour le chanteur Sacha Distel, « ils devraient l’emporter nattement – disons 3-1. »  Pour le comédien Louis de Funès, « la France gagnera d’assez peu ». Jacques Chaban-Delmas, président de l’Assemblée nationale, y croit aussi, mais prévient: « Attention! ce serait une erreur de pénétrer sur le terrain avec l’idée de chercher seulement un match nul. » D’autant plus qu’il ne peut pas y avoir de match nul!
  • A 14 heures, un nombre record de spectateurs assistent à la retransmission du match de Milan sur la chaîne unique de la RTF, avec les commentaires de Jean Quittard.
  • Mais les espoirs s’effondrent (voir la fiche du match). La France, nerveuse, anxieuse, rate plusieurs occasions, par François Heutte et Maryan Wisnieski. La Bulgarie s’impose, sur un but de Yakimov contré par André Lerond, deux minutes après la mi-temps.

La une de L'Equipe au lendemain de l'élimination

La retransmission du match est visible sur le site de l’INA.

Quinze années de crise

  • A partir de ce match, l’équipe de France et tout le football français entrent dans une longue période de crise:
  • De 1962 à 1974, l’équipe nationale se qualifie une seule fois pour la phase finale de Coupe du monde, en 1966 (où elle ne franchit pas le premier tour).
  • De 1964 à 1980, elle ne participe à aucun tour final du championnat d’Europe.
  • De 1961 à 1973, une seul club français atteint les quarts de finale de la Coupe des champions: Reims, en 1963. Dans la même période, aucune équipe française n’atteint les demi-finales d’une des trois Coupes européennes.  

Au courrier des lecteurs

  • Le surlendemain du match, « L’Equipe » publie plusieurs lettres de lecteurs. De celle-ci, adressée de Grenoble, on pourrait croire qu’elle date de 2010: 

« Je pensais que nos représentants se battraient de toutes leurs forces pour le sport qui est le leur, pour la réputation de notre football, qui est leur métier, et pour lequel ils sont grassement payés, fêtés, honorés… Et je suis d’autant plus déçu et choqué par le spectacle auquel je viens d’assister.

Ca, une équipe nationale, chargée de tenir pavillon haut nos couleurs! Allons donc, à peine une équipe d’artisans et, à quelques rares exceptions, une réunion de mercenaires, de fonctionnaires qui n’ont jamais pensé un seul instant à l’enjeu de cette partie. (…) Un grand coup de balai est nécessaire, un autre état d’esprit doit régner dans une représentation nationale. »

Une analyse technique dans « L’Equipe »

  • Dans le même numéro, le journaliste Jean-Philippe Réthacker signe une fine analyse technique de la situation du football français, qui connaît une douloureuse transition après la génération de Kopa (blessé à la cheville, il ne participe pas au match décisif), de Piantoni (genou) et de Fontaine (jambe cassée), dont la carrière internationale est terminée.
  • Voici les principaux extraits de cet article, titré: « Le football français a rompu son équilibre et ne s’est pas aperçu que l’heure Kopa n’avait sonné que… pour Kopa ».

« En football comme en toute autre activité, il existe une évolution, un cycle, un cheminement des idées et des hommes qui amène le progrès par le renouvellement constant. (…) Ainsi Reims (l’école Batteux) devint-il, en 1950 – grâce à l’arrivée d’un phénomène nommé Kopa – l’exemple, le modèle, le phare autour duquel tourna tout le football français.

Le style Kopa fut mis en lumière en Coupe d’Europe 1956 d’abord (matches de Reims contre Voros Lobogo et contre le Real), en Coupe du monde 1958 ensuite. Les qualités de dribble de Raymond furent alors mises en évidence par le fait que les systèmes défensifs se basaient encore sur le marquage individuel (un homme sur Kopa). (…) Le travail de préparation de Kopa fut toujours effectué dans un petit espace et d’un seul côté (le droit). Parce que tels étaient le coup d’oeil et la technique de Kopa, instinctivement attirés par le côté droit où le champ de passes était le plus restreint. Et, pour couronner le tout, Kopa eut toujours à ses côtés – à son côté droit – le complément indispensable. Il s’appela Glovacki, puis Bliard, puis Fontaine.

Peu à peu, bien sûr, l’adversaire affûta ses armes: il commença par marquer un peu plus étroitement Kopa (voir l’état des chevilles aujourd’hui). Puis il s’aperçut qu’il serait aussi efficace de le laisser travailler seul au milieu du terrain, mais de resserrer la surveillance des fers de lance. (…) Ainsi les systèmes défensifs, même en France, furent-ils petit à petit basés sur le recul, sur la surveillance d’une zone et sur la défense en ligne avec utilisation du hors-jeu: celle-là était d’ailleurs destinée surtout à combattre l’ultime phase en profondeur du jeu offensif.

Que se passa-t-il alors ? Reims, par Kopa et pour Kopa, basa tout son jeu sur la passe courte, précise, indispensable fondement de son style au milieu du terrain. Et tout le football français se mit à l’heure Kopa, à l’heure rémoise. Sans comprendre que Kopa était un phénomène, un être d’exception. Et qu’on ne bâtit pas un système sur un être d’exception.

Ici intervient le travail et la responsabilité des entraîneurs français qui forment l’école la meilleure du monde sans doute, qui sont les plus intelligents, les plus attentifs au renouvellement, les plus ouverts au progrès, mais peut-être aussi les plus intellectualisés. (…) L’ère de la condition physique et de la valeur athlétique qu’il était indispensable de donner aux footballeurs français précéda l’ère de la tactique. (…) La réaction, l’ascension de Kopa et la Coupe du monde 1958 amenèrent l’ère technique dont l’aboutissement logique éclate aujourd’hui. Ce qui était un moyen devint alors une fin. Les séances d’entraînement technique consistèrent de plus en plus en des matches interminables de tennis-ballon ou de « trois contre trois », où le travail de balle court, effectué au millimètre, les échanges répétés de passes en retrait n’en finissent pas.

Mais d’exercices de frappe, de séances de tirs (…), de mouvements collectifs sur une vraie largeur de terrain: peu ou presque plus.

(…) Le drame, c’est que tout le monde s’y est mis: les juniors qui « rapetissent » physiquement et techniquement d’année en année (après Guillas, Di Nallo, après Di Nallo, Margottin, etc.), comme si d’ailleurs une certaine technique appelait et exigeait un certain physique.

(…) Samedi, à Milan, le football français a étalé au grand jour ses faiblesses techniques. Nous devons tous prendre notre part. Nous-mêmes, journalistes, qui verson dans l’individualisme et sacrifions trop au culte de la vedette, même si celle-ci a 16 ou 17 ans (Di Nallo, le nouveau Piantoni, Guillas, le petit Kopa). Les techniciens français vont devoir se pencher sur le problème. L’EQUILIBRE a été rompu. Il convient de le rétablir. Un retour à la SIMPLICITE portera certainement ses fruits. »

Une analyse qu’on pourra toujours lire à la lumière de ce qui s’est dit et écrit après la Coupe du monde 2010, et la comparaison du football français avec son voisin espagnol. 

Didier Braun

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